CLASSICISME, CUBISME, SURRÉALISME… SUR LES CHEMINS DE GIACOMETTI

CRITIQUE – Le nouvel institut parisien part à la recherche des œuvres disparues du maître. Une enquête d’histoire de l’art, via ses croquis, carnets de notes et photographies d’archives.

Les dessins, les plâtres, les sculptures, les œuvres inédites, méconnues, perdues, vendues ou endommagées ressuscitent par ce bouquet d’indices.
Giacometti raconté par les absents. «Au cours de sa formation auprès d’Antoine Bourdelle à l’Académie de la Grande Chaumière, le jeune Alberto Giacometti produit beaucoup et détruit probablement autant. Après une enfance protégée à Stampa en Suisse dans l’atelier de son père Giovanni où il pratique la sculpture et la peinture avec une facilité déconcertante, les premiers pas du jeune artiste fraîchement débarqué à Paris sont plus hésitants, raconte Christian Alandete, directeur artistique de l’Institut Giacometti. Entre le classicisme, les réminiscences du cubisme, la découverte des arts extra-occidentaux et ses premières œuvres surréalistes, Giacometti, comme la plupart des artistes, cherche une voie qui lui serait propre.»

«Pour garder une trace de son travail, Giacometti passe commande à Man Ray, à Marc Vaux et à d’autres photographes anonymes qui réalisent des photographies de certaines de ses œuvres. Des sculptures apparaissent aussi parfois dans les coins d’une vue d’atelier, ou plus tard dans des listes d’œuvres que Giacometti reproduit dans ses carnets», explique ce passionné qui explore, à chaque exposition, le continent Giacometti. Les dessins, les plâtres, les sculptures, les œuvres inédites, méconnues, perdues, vendues ou endommagées ressuscitent par ce bouquet d’indices. À la recherche des œuvres disparues, le visage absent d’Alberto Giacometti (1901-1966).

«Je la prendrai à Paris si elle vit jusqu’à là»
Exemples à foison dans cette expositionpointue, savante, intrigante comme un jeu de piste. Comme ce plâtre inconnu en forme de cône lisse avec juste le creux du ventre, les deux petits protubérances des seins haut perchés, les trois petites incisions à son sommet qui indiquent les yeux et la bouche de cette Femme portée disparue. L’artiste suisse en parle dans sa correspondance, une lettre du 10 septembre 1934 conservée à la Bibliothèque Jacques Doucet de Paris.
«Pendant son séjour estival en Suisse en 1934, Giacometti écrit à André Breton : «Depuis quelques jours, quand il ne fait pas trop froid, je reste dans mon atelier faire du plâtre. Il en sortira peut-être une nouvelle femme, ou plutôt une qui s’est déjà présentée plusieurs fois depuis des années. Elle prenait forme, mais très vaguement, et disparaissait chaque fois de nouveau. Aujourd’hui elle est, je crois, plus concrète, elle commence à avoir des yeux, une bouche, un nombril surtout, presque des mains. Je la prendrai à Paris si elle vit jusqu’à là», rapporte Christian Alandete dans son analyse infiniment précise.

«Cette oeuvre en plâtre, intitulée plus tard 1+1=3, sera la dernière tentative de création imaginaire, que l’artiste considérera comme un échec. Elle apparaît sur une image prise à Maloja en 1959 par le photographe Ernst Scheidegger, qui indiquera plus tard à la veuve de l’artiste que la sculpture a été détruite durant des travaux de rénovation au chalet de la famille Giacometti», explique l’historien de l’art qui réussit à recréer par la recherche et le savoir ce portrait de Giacometti par contumace.

Par Valérie Duponchelle